
Chaque mois, Peritell invite une personnalité locale à composer et partager une playlist réalisée pour l’occasion. Pour cette première nous convions Jérémie Martin, chef d’orchestre, multi-instrumentiste et coordinateur du Pixel Brass Band.
Chaque Listomania est proposée sur peritell.net ainsi que par le biais de cartes diffusées dans les différents lieux culturels rennais.
Cette playlist est accompagnée par un entretien réalisé par Johann Feillais (coordinateur de Peritell) et l’illustratrice Ambre Ménard, ainsi que d’un dessin illustrant cette Listomania 4 (ci-dessus) et d’un portrait de Jérémie Martin (en fin d’article).
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Listomania 4 (février 2026)
Au détour d’une nuit nomade par Jérémie Martin
Accès direct à la playlist sur YouTube (morceaux non mixés).
Tracklist YouTube (cliquer pour dérouler)
1/ BONOBO feat. MIGUEL ATWOOD–FERGUSON – Polyghost
2/ NUJABES – Flowers
3/ BADEN POWELL – Invenção Em 7 ½
4/ ERNESTO NAZARETH – Apanhei–te Cavaquinho
5/ HANIA RANI – Eden
6/ DEN SORTE SKOLE – Formula Dub
7/ NICK DRAKE – River Man
8/ SIGUR RÓS – Varðeldur
9/ IKUE ASAZAKI – おぼくり
10/ MASSIVE ATTACK feat. MARTINA TOPLEY-BIRD – Psyche (Flash Treatment)
11/ THE CINEMATIC ORCHESTRA – Melody
12/ JEAN YANNE – La Gamberge
13/ LAURA PERRUDIN – Heliotopie
14/ YOKO KANNO – Arcadia
15/ PORTISHEAD – Roads
Jérémie a conçu cette playlist « comme un voyage. La sélection s’est construite comme un puzzle : parti de morceaux tenant à cœur, des mondes éloignés, en tentant de tisser des liens entre ceux-ci. Les pièces ont changé au fur et à mesure de sa conception. Les mondes se suivent et ne se ressemblent pas forcément. La mélancolie est de mise, la nostalgie fait écho à l’introspection nocturne. »
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ENTRETIEN
Johann Feillais et Ambre Ménard avec Jérémie Martin (vendredi 06/02/2026)
Comment la sélection s’est-elle faite ?
Le piège c’est que tu commences à réfléchir et d’un coup tu as deux heures de musique, et il faut que ça tienne en une heure. La contrainte aussi de mon côté est que j’aime notamment des styles de musiques dont les morceaux font un quart d’heure, vingt minutes… Je crois avoir été raisonnable car il n’y a qu’un morceau, Varðeldur, de Sigur Rós qui fait plus de six minutes.
La sélection s’est faite par jeux d’erreurs, avec beaucoup d’essais pour déterminer de quelle manière aller d’un morceau à l’autre. Au bout d’un moment, il y a certains enchaînements qui se cristallisent.
En réécoutant encore et encore, je repense par association d’idées à d’autres morceaux qui pourraient être dans la playlist. On recommence les essais, on découvre de nouvelles transitions, on change les sélections.
Une heure c’est très court, il y avait cette volonté de partir loin sur des choses accessibles, d’aller loin en termes d’esthétiques et de continents. Par exemple, il y avait Invenção Em 7½ du brésilien Baden Powell et je m’étais dit que ce serait pas mal de mettre un titre du japonais Nujabes. Après plusieurs essais, j’ai arrêté la sélection sur Flowers.
Des associations se sont également faites à partir de petits détails : par exemple à la fin d’Héliotopie de Laura Perrudin il y a une note répétée sonnant comme le son des cloches allant très bien avec le début de Arcadia de Yoko Kanno.
Il y avait enfin la contrainte de temps et l’obligation de ne pas prendre des morceaux trop longs. J’avais en tête un morceau de The Cinematic Orchestra, Everyday – qui dure plus de 10 minutes, je l’aurais mis à la fin. En réfléchissant à La Gamberge de Jean Yanne, je recherchais une ambiance nostalgique, j’ai retenu Melody (20 secondes plutôt que 10 minutes !) – un morceau composé pour l’album Man With A Movie Camera, qui est une B.O. du film documentaire soviétique de 1929 L’Homme à la caméra.
L’idée était de ne pas avoir de limites de styles, d’aller dans tous les sens et de faire en sorte que ce soit fluide à l’écoute. J’écoute les musiques indépendamment du fait que ce soit populaire ou non. Les gens n’ont pas besoin que la sélection soit connue pour s’y plonger.
Il y a justement un morceau qui tranche avec les autres, justement : La Gamberge, interprété par Jean Yanne…
Jean Yanne était connu pour sa carrière d’acteur et d’humoriste, bien moins pour son répertoire musical. Un ami m’a fait découvrir ce morceau que nous avons parfois l’occasion d’interpréter en bal folk, avec un duo qui s’appelle Pirouette. Une reprise à la guitare et au violoncelle, l’ami qui chante, et nos sifflements pour improviser au milieu.
La Gamberge est un morceau à l’orchestration subtile, emprunt de poésie et de mélancolie.
As-tu un lien particulier avec certains des morceaux ?
J’ai un lien particulier avec une grande majorité des morceaux. Si je dois n’en citer qu’un, Nujabes parce qu’il a fait la B.O. de la série animée Samurai Champloo, que j’ai découverte au moment de sa diffusion initiale au japon. Je me rappelle du choc de découvrir qu’il était possible d’avoir cette qualité sur une série. Elle a été réalisée par Shin’ichirō Watanabe – après qu’il ait produit Cowboy Bebop – et raconte l’ouverture du Japon à l’Occident, avec des anachronismes dans l’histoire et dans la musique aux accents hip-hop ; une partie de la B.O. est produite par Nujabes.
Avais-tu déjà fait des playlists, pour toi ou pour d’autres personnes ?
J’ai commencé à en faire sur cassette, mais à l’époque nous ne pensions pas en termes de
playlist puisque l’idée était de mettre un maximum de morceaux sur les deux faces. La contrainte de temps n’existe plus avec le numérique et j’ai pu faire plusieurs playlists comptant des centaines de morceaux, autant avec des extractions depuis des CDs que sur des plateformes.
Comment t’es-tu retrouvé à constituer le Pixel Brass Band en 2019 ?
En septembre 2018, il m’a été demandé s’il était possible de programmer l’Orchestre Symphonique Universitaire de Rennes – où je joue de la trompette – au festival étudiant K-barré, basé sur Rennes 2.
La saison de l’orchestre était déjà fixée pour l’année. Reste qu’en me renseignant sur les axes de programmation du festival, j’ai découvert qu’un atelier de création de jeux vidéo était prévu. Nous avions un quatuor des cuivres issu de l’orchestre, avec lequel nous avions joué de la musique baroque et contemporaine. Et nous songions à étendre notre répertoire vers la musique de film ou de jeu vidéo ; l’occasion de nous y mettre était trouvée !
Nous avons réfléchi à l’évolution de l’ensemble : si nous voulions faire un concert en entier, il nous fallait augmenter le nombre de personnes pour pouvoir faire des roulements pendant l’exécution des morceaux – afin de faire respirer la musique et renouveler l’attention. Nous avons fait circuler l’information dans des ensembles amis, et avons recruté. Nous étions une quinzaine pour notre premier concert.
Depuis le début, près d’une cinquantaine de personnes font ou ont fait partie du Pixel Brass Band. Au total, nous avons donné une trentaine de concerts, dont une petite moitié avec des images projetées en arrière-plan.
Comment se passe l’organisation en interne ?
Ça n’est pas simple. Tout le monde est déjà trop occupé pour faire des réunions régulièrement. Une bonne part de la préparation se fait par l’intermédiaire de salons sur Discord, sinon nous échangeons durant les temps de pause au cours des répétitions – ce qui permet aux personnes les moins actives en ligne de rattraper une partie des informations, et permet d’inclure tout le monde sur certaines consultations et discussions.
Côté répertoire, plusieurs approches se sont succédées : les dernières étaient des votes internes pour voir quels univers plaisaient le plus ; pour cette saison, les arrangeurs ont la confiance des musicien•ne•s, et il y a carte blanche, avec une limite de temps par morceaux.
Initialement chaque personne arrangeant un morceau pouvait choisir de le diriger ou de donner des indications sur le morceau ; petit à petit je me suis retrouvé à diriger les répétitions mais tout le monde peut donner son avis : le rôle de chef d’orchestre est de faire gagner du temps pour apprendre les morceaux, tout en veillant à ce que chaque personne puisse s’exprimer.
Tu es le chef d’orchestre mais pas le chef ?
Au sein du Pixel Brass Band nous essayons de faire en sorte que chacun•e ait voix au chapitre, dans la mesure où tout le monde peut avoir un avis pertinent. C’est une manière intéressante d’impliquer les musicien•ne•s en répétition. L’autre raison est aussi que je suis loin d’être le meilleur musicien du groupe – ce serait dommage de faire l’impasse sur la richesse de nos effectifs, tout le monde en bénéficie.
Au-delà de l’aspect musical, nous essayons d’avoir une approche horizontale, plus proche de ce qui se fait en collectif. Les différentes questions d’organisation sont discutées ensemble avant de faire des choix.
Comment en es-tu arrivé à suivre une formation de chef d’orchestre ?
Cela a débuté lorsque je faisais partie d’un quatuor de flûte à bec. Il n’y avait pas de chef d’orchestre. Chaque personne du quatuor se retrouvait à donner des indications selon ce qui se passait dans la musique — à donner des indications sur les départs, les ralentis et d’autres formes d’informations. Cela nécessite d’être à l’écoute et c’est déjà une première étape.
Ensuite j’ai eu l’occasion de faire des arrangements de musique de chambre dans le cadre de concerts organisés par l’Orchestre Universitaire, où je me suis frotté – de façon très artisanale – à la direction et cela m’a permis de me rendre compte de certaines de mes limites. Pour le Pixel Brass Band, l’idée initiale était que je ne dirige pas et que nous fonctionnions comme un orchestre de chambre où chaque arrangeur animait sa part de répétition, où tout le monde pouvait faire des retours. J’ai débuté les cours de direction d’orchestre au conservatoire en 2023 et, de façon naturelle, j’ai dirigé davantage de morceaux.
Durant cette formation, les contenus des cours varient selon les enseignants ; cela traite du geste en lui-même (que fait-on passer comme information ? comment anticiper ?), on aborde comment construire les morceaux et les ambiances, comment organiser les répétitions.
Les transcriptions que vous réalisez sont-elles dès le départ empreintes de certains parti-pris ou bien sont-elles les plus neutres possibles afin que les apports collectifs puissent y être facilement intégrés ?
Les bandes originales que nous reprenons correspondent à des ambiances sonores tellement diverses qu’aucun ensemble ne peut chercher à reprendre fidèlement ces morceaux.
Nous faisons nos propres transcriptions initialement parce que les partitions n’existent pas pour notre effectif. Chaque membre du groupe peut proposer des arrangements. Nous bénéficions ensuite des retours des musicien•ne•s pour affiner la partition. Des retours enrichissants pour les arrangeur•euse•s, qui peuvent choisir une retranscription proche de l’originale, changer le style ou l’ambiance, ou aussi écrire un medley. La personne qui écrit l’arrangement a beaucoup de liberté. En terme de parti-pris, ça dépend donc de la personne qui fait l’arrangement. Et tout•e musicien•ne de Pixel pouvant proposer des arrangements, nous voyons différentes manières de faire.
Lorsque tu diriges un ensemble musical, comment se pense l’agencement des différents morceaux ?
Il est courant de penser les programmes par thématique musicale. Ou de construire autour d’une œuvre principale. Pour Pixel, la thématique étant la musique à l’écran, nous allons dans des univers variés. On ne se met pas trop de limites, ce qui permet des propositions originales. Nous tissons ensuite des ponts à travers la présentation.
Tu as proposé ton premier projet personnel récemment, comment cela s’est-il fait ?
J’accumule des thèmes et des morceaux depuis plus de vingt ans. En 2024 j’ai profité de la fermeture imminente du Panama, un bar du quartier Sainte-Thérèse que j’appréciais particulièrement, pour travailler une partie de ces thèmes en solo, chose que je n’avais pas faite jusqu’à présent.
Étant trop juste pour faire le concert entièrement seul, j’ai demandé à des amis de me rejoindre. J’ai fait un premier set seul, un deuxième avec un duo musical reprenant les codes du théâtre d’improvisation, et le début du troisième set en solo avant de terminer le concert avec un trio jazz-rock. Les retours étaient bons, c’était très motivant et encourageant. Mais pour remettre ça, je veux approfondir ce que j’ai commencé, en développant mes compétences sur la musique électro, et il me faut aussi continuer à travailler le piano et les compositions.
Avec tes différents projets, vous ne faites que du live ou vous effectuez des enregistrements ?
Je viens d’un milieu « classique » où nous privilégions les concerts aux enregistrements. Ce sont des ensembles et orchestres où nous travaillons sur partitions, et montons un à deux programmes par an. Il y a des captations live faites à l’occasion, parfois dans de bonnes conditions, mais rien d’aussi travaillé que des albums studios, qui demandent une organisation très différente.
Que ce soit avec des ensembles de chambre éphémères, des collectifs de bal (Zéclectiques Acoustiques), de grands ensembles (Orchestre Symphonique Universitaire, Atlantic Recorder Orchestra), des groupes de musiques actuelles, des fanfares (Pixel Brass Band, La GangRennes, fanfare techno) ou des projets individuels, tu fais de la musique dans différents contextes et à travers de multiples esthétiques. Tu es pourtant loin d’avoir représenté tous ces goûts dans ta playlist…
Je suis effectivement loin d’avoir mis tous les styles que j’écoute. Mon père écoutait The Pink Floyd et je les écoutais en primaire, avant de les oublier puis de les redécouvrir au lycée. Il s’avère que j’apprécie à peu près toujours ce que j’écoutais à cette période, ce qui fait que depuis l’adolescence mes goûts s’accumulent et s’empilent les uns sur les autres. À un moment, j’assistais à davantage de concerts qu’il n’y a de jours dans l’année. Depuis je continue à explorer activement des genres variés. À force, il y a bien trop de genres pour faire tout tenir en une heure !
Si tu pouvais programmer un festival pluridisciplinaire, que proposerais-tu ?
Chaque jour est construit comme une progression. Il en est de même pour l’ambiance sur l’ensemble des quatre jours.
Jeudi : on débute avec Henry VI par une expérience théâtrale intense, qui malgré la longueur impressionnante (18h en comptant les entractes) est accessible au grand public. C’est un peu comme binge watcher une série, sauf que c’est du live !
Vendredi : avec A Game of You, le spectateur est au cœur du spectacle. Une expérience unique… pour spectateur unique ! Puis une balade pour ouvrir ses oreilles. Les Chanteurs d’Oiseaux nous invitent à redécouvrir une richesse à laquelle on ne prête pas assez attention. Et enfin Sigur Rós et Godspeed You! Black Emperor : deux groupes estampillés post-rock. Au programme, musique atmosphérique, intimiste, envolées épiques pour des morceaux hors du temps !
Samedi : l’aprèm est à nouveau sous le signe des animaux avec Bestias, un spectacle hybride. Le Portugal et la danse sont ensuite à l’honneur avec Bate Fado. Puis jazz fusion orchestral avec Snarky Puppy & Metropole Orkest, et afro-jazz avec Sons of Kemet pour continuer dans une énergie croissante, et enfin une jam jusqu’au bout de la nuit.
Dimanche : un Labo-fiction pour réfléchir et imaginer collectivement des futurs désirables. Les Forteresses nous invitent ensuite à nous plonger dans une histoire familiale bouleversante débutant en Iran. Le Carnaval Baroque sera l’instant poétique pour terminer avec facétie ce week-end hors norme.
Jeudi
-du matin jusqu’à la nuit : Henry VI,
trilogie de William Shakepeare par la Piccola Familia.
Vendredi
-après-midi : A Game of You, de la compagnie Ontroerend Goed suivi des Chanteurs d’Oiseaux ;
-soir : Sigur Rós suivi de Godspeed You! Black Emperor.
Samedi
-après-midi : Bestias de Baro d’Evel ;
-début de soirée : Bate Fado de Jonas&Lander ;
-soir : Snarky Puppy & Metropole Orkest, on reforme Sons of Kemet
puis jam session avec tout le monde !
Dimanche
-après-midi : Labo-fiction des Ateliers de l’Antémonde ;
-début de soirée : Les Forteresses de Gurshad Shaheman ;
-soir : Le Carnaval Baroque du Poème Harmonique.



















