Catégorie : Listomania

  • Listomania 3 (janvier 2026)

    Chaque mois, Peritell invite une personnalité locale à composer et partager une playlist réalisée pour l’occasion. Pour cette troisième sélection nous convions Benjamin Dierstein, directeur du label Tripalium Corp, auteur de polar et scénariste. Il vient de publier 14 juillet (Flammarion, 2026, 880 pages).

    Chaque Listomania est proposée sur peritell.net ainsi que par le biais de cartes diffusées dans les différents lieux culturels rennais.

    Cette playlist est accompagnée par un entretien réalisé par l’illustratrice Ambre Ménard, ainsi que d’un dessin illustrant cette Listomania 3 (ci-dessus) et d’un portrait de Benjamin Dierstein (en fin d’article).

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    Listomania 3 (janvier 2026)

    Fulgurances mélancoliques par Benjamin Dierstein

    Accès direct à la playlist sur YouTube (morceaux non mixés).

    Tracklist YouTube (cliquer pour dérouler)

    1/ YOUNG HUNTING – A List Of Indignities

    2/ DANIEL THORNE – From Inside Looking Out

    3/ TSVI feat MIRAGAL – Safi

    4/ VERTICAL67 – A Beginning Without An End

    5/ GANJU – V A C U U M

    6/ ONEOHTRIX POINT NEVER – Boring Angel

    7/ LEMON SCHADEN – La Vie Est Un After Paisible

    8/ HEXE CULTO – Atto

    9/ REYMOUJAUZAS THE SHINING – The Discovery of the Senses

    10/ SPECIAL REQUEST – Shepperton Moon Landing

    11/ PAVANE & BJÖRN – Suprastellar

    12/ BRUIT FANTÔME – The Lovecats

    13/ SUNAREHT & LE DOM – Promises

    Benjamin nous propose « treize titres entre electronica, ambient et IDM, qui convoquent le passé avec un sens aigu de la modernité. Nappes distordues, synthés torturés, rythmiques sauvages, papillons noirs : c’est un bal de nuit désenchanté, qui tire sa lumière des abysses magiques de la mélancolie. »

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    ENTRETIEN

    Ambre Ménard et Benjamin Dierstein mercredi (17/12/2025)

    Fais-tu souvent des playlists ?

    J’ai toujours eu l’habitude de digger et de composer des playlists comprenant des centaines de morceaux, que ce soit durant ma brève activité de DJ mais aussi en tant que label manager. Je cherche en permanence des nouveaux sons, j’écoute ce qui sort chez les labels, les médias et les chaînes que j’apprécie… et parfois j’en profite pour dégoter des artistes auxquels je propose ensuite de sortir un disque sur mon label Tripalium Corp. Avant j’allais découvrir la musique dans des boutiques, puis sur MySpace, maintenant c’est avec Bandcamp et les chaînes Soundcloud que j’apprécie. Comme beaucoup de gens, je pense, j’ai perdu l’habitude d’écouter des albums.

    Je dois reconnaître que je n’ai pas l’habitude de sélectionner des morceaux downtempo, mais j’ai pas eu besoin de me creuser la tête très longtemps quand on m’a invité à participer à ce projet. Bien que je vienne d’une culture électronique qui a l’habitude de taper un peu plus, il y a des tas de morceaux ambient et IDM que j’adore. La playlist doit faire entre 50 et 60 minutes, ma première version faisait le double ! Au final, c’est un mélange de morceaux que j’aime en tant que simple mélomane, dont certains sont sortis sur Tripalium Corp.

    Logo Tripalium Corp.

    As-tu essayé de raconter une histoire sur l’ensemble de cette playlist ?

    Il y a une progression : ça commence par les morceaux les plus doux et ça finit par les morceaux les plus rythmés. J’ai essayé de disséminer sur l’ensemble des titres puissants, qui prennent aux tripes, afin de susciter des pics d’émotions à différents moments.

    Le label propose régulièrement des artistes locaux ?

    Oui mais ça a mis du temps, car Tripalium Corp a été fondé au départ à Paris, où j’ai vécu pendant sept ans après mes études à Rennes. Là-bas je faisais partie du collectif La Mangouste qui organisait des soirées ; il en a découlé Tripalium Corp en 2014, une structure proposant au départ des événements et qui est ensuite devenue un label centré sur la scène française et principalement parisienne – proposant de la techno expérimentale et de la techno industrielle. Le label a grossi au point de proposer de plus en plus d’artistes internationaux (des Anglais, des Allemands, des Ukrainiens, des Russes…), les pays de l’Est représentent d’ailleurs notre principal marché d’écoute devant la France.

    Depuis trois ou quatre ans le label propose de nouveau davantage de Français… et de Bretons car il y a une nouvelle scène locale correspondant au cœur esthétique de Tripalium Corp, avec des sons breakés, et la scène bretonne est très active dans ce domaine avec Les Chiennes de l’Hexagone, Purple ou Dans La Zone par exemple : de jeunes artistes qui représentent la relève et avec lesquels je ressens une affinité esthétique. On a aussi beaucoup d’artistes non-occidentaux, par exemple notre prochaine sortie est un EP de TMPST, un artiste pakistanais vivant à Karachi ; d’autres signatures viennent du Maghreb, d’Amérique latine…

    Visuel pour la soirée <em>Acid Avengers</em> du 27/11/2015 à la Java (Paris), artwork © Prozeet.
    Visuel pour la soirée Acid Avengers du 27/11/2015 à la Java (Paris), artwork © Prozeet.

    Visuel pour la soirée <em>Acid Avengers</em> du 30/11/2018 au 1988 Live Club (Rennes), artwork © Prozeet.
    Visuel pour la soirée Acid Avengers du 30/11/2018 au 1988 Live Club (Rennes), artwork © Prozeet.

    Comment travailles-tu avec les artistes pour la constitution des disques ?

    Ça dépend. Par exemple, pour une sortie qui arrive début mars, l’artiste parisien Soul Edifice (qui travaille avec nous depuis le début du label) a directement proposé un concept album, intime, parfait de bout en bout durant ses treize pistes… et je l’ai accepté tel quel, on a juste un peu remodelé le track order. Ce genre de long format est assez rare, généralement je reçois quatre ou cinq titres afin de constituer un simple EP, et il y a alors deux cas de figures : soit l’EP est prêt à sortir, clé en main, soit il a besoin d’être retravaillé, auquel cas j’accompagne l’artiste dans l’évolution des titres qu’il a composés. Dans le dernier cas de figure, un artiste peut envoyer une playlist demo qui peut aller jusqu’à une trentaine de titres, et je l’aide à faire le tri et améliorer certains morceaux. Je préfère les morceaux qui ont une touche mélodique, ceux qui me racontent une histoire, qui ne sont pas trop redondants. Quand je fais retravailler les morceaux, je peux difficilement demander d’ajouter une mélodie ou de bosser sur les harmoniques, mais ça m’arrive souvent de dire « ça file trop droit pour moi, tu ne voudrais pas ajouter un break ou créer un pont afin qu’il y ait une respiration ? ».

    Tu es également auteur, avec un rythme assez franc, assez rapide ; fais-tu un parallèle entre tes goûts musicaux et ta façon d’écrire ? Et écoutes-tu de la musique en écrivant ?

    Je n’écoute pas du tout de musique en écrivant : ça m’empêcherait d’avoir cette écriture rythmée – j’ai besoin d’être dans le silence total afin d’avoir mon rythme propre. Une fois le premier jet produit, quand je réécris, je déplace les points et les virgules, et je change le nombre de mots entre deux points pour avoir le bon nombre de syllabes. Ça me permet de créer une cadence particulière, une pulsation propre au texte. 

    Je m’inspire beaucoup de la musique pour écrire. Je m’intéresse bien plus au choix de la ponctuation, au placement des points, des virgules et des retours à la ligne, qu’au choix des mots. J’ai tendance à utiliser un vocabulaire assez simple afin que la lecture soit fluide, que l’on ne butte pas sur des mots compliqués. Plus les mots sont simples et courts, plus la rythmique l’emportera sur le reste.

    Y’a t’il des liens entre ton écriture et la musique que tu aimes ?

    Dans les deux cas, la cadence est très marquée. Mes morceaux préférés sont assez différents de ceux proposés dans la playlist puisque les rythmes y sont plus marqués et plus élevés, que ce soit des morceaux breakés ou davantage techno. J’adore les vieux trucs de variétés des années 80, la Disco, la New Wave avec cette pulsation en continu ; ça me parle énormément lorsqu’il y a une rythmique très prenante avec des mélodies en mode mineur, tristes et nostalgiques.

    Tu as décrit des scènes musicales dans ton dernier livre…

    La trilogie Bleus, Blancs, Rouges se passe de la fin des années 70 au début des années 1980, avec beaucoup de scène se déroulant dans un club que j’ai inventé de toutes pièces, un espèce de concurrent du Palace et des Bains douches où on voit apparaître l’arrivée de la Disco, de la New Wave, du Punk, du Hip-Hop ; ce n’est pas le sujet principal mais ça se déroule en toile de fond. Mon prochain roman, par contre, fera de la musique son sujet principal puisqu’il racontera l’arrivée de la techno en France, les premières raves, la fin de celles-ci avec les premières Lois Pasqua, la scission entre les scènes club et free party, l’arrivée de la French Touch et de l’Electroclash… le tout entre 1992 et 2001. Les personnages évolueront au sein de cette scène et croiseront plein de personnages réels comme Laurent Garnier, Manu le Malin, les Daft… Il y aura beaucoup de scènes où les personnages seront en rave, en free party ou en club. J’adore les scènes où les personnages dansent, vibrent, ressentent, tombent amoureux, ça permet de retranscrire des émotions, et pour ça, utiliser une écriture qui joue sur la rythmique est hyper efficace.

    Bleus, Blancs, Rouges de Benjamin Dierstein, Folio Policier, 960 pages.

    Tu as fait des études de cinéma : qu’est-ce que cela t’a apporté ?

    Depuis le début on parle de musique et de littérature mais ma grande passion c’est le cinéma ! Ma manière de raconter des histoires est influencée par la musique, mais surtout par le cinéma. Je suis capable d’écrire une scène entière rien qu’avec des dialogues, comme dans un scénario. J’ai d’ailleurs commencé par écrire des scénarios quand j’étais gamin, et j’y suis revenu depuis deux ans : en ce moment, je travaille sur plusieurs scénarios. Ma vision du cinéma est très musicale, mais j’aime aussi le cinéma qui s’en détache ; j’ai beaucoup de respect pour les réalisateurs qui n’utilisent pas de musique extra-diégétique pour souligner les émotions, et qui n’en proposent qu’au sein de la scène lorsqu’elle y est effectivement présente. Parmi mes scènes préférées, il y en a énormément où la musique joue le premier rôle. Chez Scorses ou chez Cimino par exemple. La Porte du Paradis est l’un de mes films préférés, j’adore la scène du bal en patins à roulettes comme la scène de mariage dans Voyage au bout de l’Enfer… Cimino est très fort pour ça !

    Écrits-tu différemment pour un livre ou pour un scénario ? 

    Lorsque tu écris un scénario, tu pars tout le temps de ta structure, et il faut suivre un certain formatage, notamment lorsqu’il s’agit d’une série, en plaçant un cliffhanger à la fin de chaque épisode, une ouverture, un rythme précis de montage parallèle entre les différents personnages… et ça s’écrit dix fois plus vite : tu te poses moins de questions pour choisir tes mots.

    Y prends-tu autant de plaisir ?

    La relation à l’objet fini est moins intense, puisque le scénario n’est pas un objet fini mais une étape, un format intermédiaire. Lorsque tu finis un chapitre ou un roman, tu es content de toi : j’ai tendance à écrire des livres assez épais, parfois ça me lasse et je peux en avoir marre, mais à la fin je suis content du livre. Lorsque tu finis le scénario d’un film ou d’un épisode, le plaisir est moins intense. A contrario, l’exercice est plus aisé, même si le travail d’équipe peut user et que les étapes de relecture peuvent chambouler l’histoire et sa structure, ce qui n’arrive pas avec un roman.

    Pour revenir à la musique, comment se déterminent l’identité visuelle des disques Acid Avengers ?

    Je voulais des artworks forts pour le label, avec cette idée de détourner des images iconiques en mode smiley. Pour la première sortie, j’avais proposé à Prozeet, notre illustrateur historique, de reprendre la Cène, ce qui avait vraiment bien marché. Prozeet a fait tous nos premier visuels, mais a arrêté afin de poursuivre sa carrière dans la BD sur Nantes. Maintenant on travaille régulièrement avec l’artiste rennais Bunk, membre du collectif La Vilaine, ainsi qu’avec Lucie Ménétrier, rennaise également, et avec Mat Malinard.

    AAR030 - Posthuman / Queer on Acid & Hard Ton - Acid Avengers 030, artwork © Mat Malinard.
    AAR030 – Posthuman / Queer on Acid & Hard Ton – Acid Avengers 030, artwork © Mat Malinard.

    AAR032 - Kragg / RTR - Acid Avengers 032, artwork © Lucie Ménétrier.
    AAR032 – Kragg / RTR – Acid Avengers 032, artwork © Lucie Ménétrier.

    AAR034 - Bloody Mary & Human Rebellion x HR101 - Acid Avengers 034, artwork © Bunk.
    AAR034 – Bloody Mary & Human Rebellion x HR101 – Acid Avengers 034, artwork © Bunk.

    Portrait de Benjamin Dierstein par Ambre Ménard, ©2026.
    Portrait de Benjamin Dierstein par Ambre Ménard, ©2026.

  • Listomania 2 (décembre 2025)

    Chaque mois, Peritell invite une personnalité locale à composer et partager une playlist réalisée pour l’occasion. Pour cette seconde carte nous convions Julie Hascoët, photographe et « couteau-suisse » au sein de la scène Do-it-Yourself.

    Chaque Listomania est proposée sur peritell.net ainsi que par le biais de cartes diffusées dans les différents lieux culturels rennais.

    Cette playlist est accompagnée par un entretien réalisé par l’illustratrice Ambre Ménard, ainsi que d’un dessin illustrant cette Listomania 2 (ci-dessus) et d’un portrait de Julie Hascoët (en fin d’article).

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    Listomania 2 (décembre 2025)

    La désolation du paysage par Julie Hascoët

    Accès direct à la playlist sur YouTube (morceaux non mixés) et sur Soundcloud (morceaux mixés).

    Tracklist YouTube (cliquer pour dérouler)

    1/ RAIME – The Dimming of Road and Rights (Blackest Ever Black)

    2/ CRAVE – Pressure (PIT)

    3/ MUQATA’A – Istihdar مُقاطَعةإستحضار (Souk Records)

    4/ SHABJDEED & AL NATHER FEAT. DAKN – Tab Hal شبجديدوالناظرمعداكنطبهل(BLTNM)

    5/ MODERN COLLAPSE – KomKomKom (Paradoxe Club)

    6/ ELAYN – Drbkh (Manjam Records)

    7/ JULMUD – Falnukmel جُلْمودفلنكمل (Bilna’es)

    8/ POPERTtELLI – Antipop (Lost Dogs Entertainment)

    9/ SHXCXCHCXSH – SsSsSsSsSsSsSs (Avian)

    10/ PAN SONIC – Toisaalta (Mute)

    11/ HARAAM – Migration to the North (Yerevan Tapes)

    12/ MUSLIMGAUZE – Girl of the Sahara (Staalplaat)

    13/ ISMAEL – الجبهة | اسماعيل (Ma3azef)

    14/ RIVIÈRE DE CORPS – Mon Trou (Grande Rousse disques & Vague à l’âme)

    15/ TZII – الحياة جميلة (Fougère musique)

    Julie a construit cette playlist en cherchant à traduire un sentiment de trouble quant à la période actuelle. Dans un répertoire large, entre noise, hip-hop et post-club, avec une forte composante orientale, cette séquence d’une heure évoque à la fois le développement technologique et la militarisation du monde, la montée des obscurantismes, ou encore les biais de représentation qui opposent « tradition » et « modernité ».

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    ENTRETIEN

    Ambre Ménard et Julie Hascoët mercredi 03/12/2025

    Pourquoi ce titre « La désolation du paysage »  ?

    J’ai construit cette playlist avec une trame bruitiste, industrielle, qui cherche à traduire un sentiment d’anxiété face à la montée des obscurantismes, religieux et politiques, avec des textures sonores et des glitches qui évoquent un contexte de déploiement technologique et de militarisation, et donc par extension, le pouvoir de nuisance du capitalisme sur la vie humaine. Le premier morceau de la playlist, qui est un morceau de Raime, s’intitule : « The dimming of roads and rights ». Quel inépuisable désespoir, tout de même. Et puis, comme un rappel de la beauté au milieu du chaos, il y a la mélodie, des airs parfois joués avec des instruments traditionnels, parfois repris sur des synthétiseurs, puis distordus ou rompus par des interventions électroniques, du break, des feedbacks. Ce qu’on aurait tendance à considérer comme relevant de la « tradition » et de la « modernité », juxtaposés, qui permet de s’interroger sur le sens ou la véracité de ces représentations, leurs enjeux et leurs écueils.

    Grèce, février 2024, ©Julie Hascoët
    Grèce, février 2024, © Julie Hascoët

    Comment as-tu constitué cette sélection musicale ?

    Globalement, ça me tenait à cœur de convoquer des gens venant du Do-It-Yourself ou de scènes peu visibles. Bon, ça n’est certes pas le cas de Muslimgauze ou Pan Sonic mais c’était aussi important pour moi de faire un clin d’œil à mes références de jeunesse. Au quotidien, j’écoute beaucoup de musiques indépendantes, auto-produites, diffusées sur K7, souvent disponibles sur Bandcamp ou Soundcloud. D’ailleurs j’y pense mais votre contrainte de s’appuyer sur Youtube pour composer cette playlist m’a valu quelques pirouettes car parfois les artistes ou morceaux auxquels je pensais ne s’y trouvaient pas. À mon sens, c’est très bien d’être dans un angle mort. Il y a autour de moi beaucoup de personnes qui produisent des K7 ou dirigent des labels indépendants ; par ailleurs ces questions relatives au DIY et à l’auto-organisation se reflètent dans mes activités et ma démarche, en général. Toutes ces questions de logistique m’intéressent : pourquoi et comment on fait des choses, avec peu de moyens, collectivement, en inventant nos propres outils et canaux de diffusion.

    L’ambiance de la playlist s’est aussi construite sur des images mentales et des sensations que je voulais traduire, et c’est dans ce sens que j’ai orienté ma sélection. Au-delà de la contrainte « Youtube », il y avait aussi et surtout celle de fournir une playlist « downtempo » et force est de constater que j’écoute rarement des choses « downtempo » ! J’ai réalisé que j’aimais particulièrement des choses rapides, agressives. Mais comme je viens de cette scène noise, harsh, IDM, ambient, j’ai pris la tangente en proposant quelque chose qui serait lourd et lent, parfois sans tempo, du bruit blanc ou du signal, et puis bon, parfois ça s’emballe un peu, tout de même, avec des tracks qui s’inscrivent dans la veine « deconstructed club » que j’aime aussi beaucoup.

    As-tu une certaine proximité avec la musique orientale ?

    Ça fait partie des choses que j’écoute, mais je n’ai pas de prétention et pas non plus de légitimité vis-à-vis de ça. J’écoute beaucoup de choses. Je fais régulièrement de belles découvertes sur NTS notamment avec le podcast Nile to Bank qui met à l’honneur des artistes qui viennent du Moyen Orient, plutôt dans des sonorités drill, expé, parfois même gabber ; c’est une émission proposée par Nihal, une DJ originaire du Caire qui vit à Londres. C’est hyper bien, je le recommande vraiment. D’ailleurs je vais répondre à la question avec des artistes qui viennent du Moyen-Orient et que j’écoute en ce moment, parce que sinon j’imagine que la « musique orientale » c’est un sujet aussi vague que vaste, et si je jette un œil à ma discothèque on y trouve autant Selda Bağcan, de la musique klezmer ou des chants révolutionnaires d’Oman, donc bon !

    En ce moment, vis-à-vis du massacre en cours sur les terres palestiniennes, ça m’importait de découvrir davantage d’artistes de là-bas, comme une manière d’entretenir un lien immatériel et sensible, inclure ça dans mon quotidien. Donc pour revenir à cette playlist, il y a par exemple Shabjdeed & Al Nather, que j’avais découverts via Nile to Bank et leurs morceaux ont tourné en boucle chez moi ces dernières années. Muqata’a, je l’avais découvert il y a presque dix ans maintenant, au moment où sa cassette était sortie chez Third Type Tapes, un très bon label. Je l’avais ensuite vu en live à Bagnolet en 2022, dans le cadre du festival Sonic Protest. C’est par hasard ensuite j’ai découvert que Muqata’a avait fait des prods pour Al Nather ! Il y a d’autres artistes, d’Égypte et de Palestine, comme Ismael ou Julmud, que j’ai découverts via le web-magazine Ma3azef, qui diffusait aussi des podcasts sur NTS.

    Ensuite, il y aussi des musiciens français comme Poppertelli. Sa cassette Tourists Go Home! sortie chez Lost Dogs est composée à partir de sons enregistrés lors d’une traversée de l’Europe de l’Est. Ou encore Tzii dont le répertoire d’influences n’hésite pas à faire le grand écart entre la musique d’Anglais chéper comme Coil et des soundscapes d’inspiration orientale. Son album Sand Haert Rage a été réédité il y a quelques années chez Fougère musique, encore une cassette, c’est une pure merveille. Enfin, il y a le label Yerevan Tapes, sur lequel j’avais découvert Haraam et qui se situe aussi au carrefour du drone, de l’indus et de la musique tribale. Des cassettes, des cassettes, décidément !

    En fait, j’écoute des choses d’un peu partout. Disons que ces mélanges de musiques trad-tribales et de musiques extrêmes et moins consensuelles comme le speedcore, la harsh noise, le glitch, le black metal, c’est des hybridations qui me plaisent beaucoup. J’aime particulièrement quand c’est rugueux et qu’il y a une bonne rythmique. Ou même juste quand c’est rugueux, en fait.

    Extraits du zine « Xerox Equinox » réalisé lors d’un événement à Athènes par le collectif Zines of the Zone, mars 2023, © Julie Hascoët
    Extraits du zine « Xerox Equinox » réalisé lors d’un événement à Athènes par le collectif Zines Of The Zone, mars 2023, © Julie Hascoët

    Extraits du zine « Xerox Equinox » réalisé lors d’un événement à Athènes par le collectif Zines Of The Zone, mars 2023, © Julie Hascoët

    Voyages-tu beaucoup ?

    Oui, en tout cas je vadrouille souvent, je ne tiens pas beaucoup en place.
    J’ai la curiosité d’aller voir ailleurs, mais j’ai de rares occasions de partir loin.

    Es-tu généralement sensible à la musique des lieux où tu te rends ?

    Alors là c’est trop tentant, j’ai envie de te donner une réponse super cheap du genre « la musique est un voyage », ahahah… Où que je sois, la musique est la chose qui m’anime le plus. Parce que j’ai beau travailler dans les arts visuels, je crois que mon « milieu » à proprement parler, c’est celui de la musique. Je traîne beaucoup plus avec des musicien·ne·s, des passionné·e·s, des organisateur·ice·s de concerts, qu’avec des plasticien·ne·s ; je ne sais pas, c’est plutôt mon environnement de cœur, disons que c’est souvent la musique qui guide mes sociabilités. C’est aussi un véritable sujet d’intérêt et donc de conversation.

    En tant que photographe plasticienne, tu as beaucoup travaillé sur le milieu de la fête. Le projet Murs de l’Atlantique documente les raves mais pas vraiment leur aspect festif…

    De façon générale, je suis plus intéressée par les processus que par la représentation attendue, spectaculaire. Dans la fête, c’est l’organisation, les outils, le collectif, quelle logistique est mise en place, quelle dimension politique ça apporte, quelles structures et quelles formes ça génère. Ce n’est pas la fête en tant que telle mais plutôt tout ce qui mène vers elle, ou ce qui en émerge. Il y a donc, entre autres : des véhicules, la construction d’une façade de sound system, ou encore les moments creux, le ventre mou de la fête lorsque les gens sont fatigués et les corps se rapprochent. Il est possible de définir ces moments comme des à-côtés, mais pour moi cela fait partie du tout. Ça n’est pas tout à fait la partie « festive » de la fête, en effet.

    Photos extraites de la série Architecture de la teuf (Murs de l’Atlantique), 2019, © Julie Hascoët

    Photos extraites de la série Architecture de la teuf (Murs de l’Atlantique), 2024, © Julie Hascoët
    Photos extraites de la série Architecture de la teuf (Murs de l’Atlantique), 2024, © Julie Hascoët

    As-tu commencé à représenter cela dans ton travail photographique en même temps que tu t’es mise à organiser des concerts ?

    J’ai fait des études en arts puis en photographie jusqu’en 2012, et j’ai ensuite commencé ce travail, Murs de l’Atlantique. C’est également à ce moment là que j’ai co-fondé Zines Of The Zone, une archive itinérante de fanzines photo. C’est via ce projet que j’ai commencé l’organisation de concerts, car il était question de faire se croiser la matière imprimée à la matière sonore. En 2014, on a fait un tour d’Europe : une soixantaine de dates dans une vingtaine de pays. On a trimballé des potes musiciens avec nous sur quelques portions de route, qui jouaient lors de certaines de nos étapes. Quand ce n’était pas des potes qui faisaient du graffiti ! Disons que cette période 2013-2014-2015 c’était vraiment intense de vadrouille, d’expérimentations, de rencontres, et c’est plus ou moins au même moment que tout s’est entre-nourri !

    Détail d’une exposition de Zines Of The Zone à l’Atelier01 de la Forge Moderne, Pau, juin 2025, © Julie Hascoët

    Détail d’une exposition de Zines Of The Zone à l’Atelier01 de la Forge Moderne, Pau, juin 2025, © Julie Hascoët

    Tu participes à la diffusion de plusieurs types de pratiques artistiques.

    Oui, il y a la diffusion physique des objets papier, notamment en organisant des tournées avec l’archive et le collectif Zines Of The Zone, le fait de tenir occasionnellement une petite distro, de faire du zine, parfois aussi en organisant des ateliers autour de ça. Plus récemment, j’ai créé une petite maison d’édition : on verra ce que ça donnera !

    La question de la diffusion est pour moi essentielle. Les gens qui pratiquent au sein de la scène DIY ont souvent envie de donner naissance à un objet mais ne pensent pas forcément à la vie de cet objet après sa création, la question de sa mise en circulation – qu’il s’agisse d’un fanzine ou d’une cassette. Il faut continuer de donner naissance à des bibliothèques, des labels, des maisons d’éditions, des distros. Toujours hors des sentiers battus.

    La question de la diffusion live est un peu différente. Elle m’intéresse tout autant parce qu’il existe un réel écosystème de soutien au sein de la scène DIY, dans laquelle j’évolue depuis dix, quinze ans. Au-delà des labels et des organisations, il y a tout un ensemble de lieux qui s’avèrent précieux et qui permettent la diffusion d’une musique indépendante, l’expérience collective et des modes de sociabilités qui ne répondent pas seulement à des logiques de consommation. La Bretagne est un territoire qui regroupe beaucoup de collectifs actifs et où il est assez simple, du moins ça l’était il y a encore peu de temps, d’organiser une tournée avec six ou sept dates pour un groupe venant de l’autre bout de la France. Je dis ça, mais les choses évoluent vite avec la répression qui frappe toute initiative alternative de nos jours, dans les villes mais pas seulement. Et je ne parle même pas de l’ambiance répressive en free-party, qui est devenue aussi ahurissante que tragique.

    Ces possibilités au sein de la scène musicale – avec des espaces créés hors de l’institution, fonctionnant sur l’entraide, une accessibilité par le prix libre, avec un public qui vient de manière curieuse et pouvant prendre part facilement à cette scène – n’existent pas franchement pour les arts visuels, en dehors de quelques artist-run-spaces, et c’est bien dommage. Des modèles sont à inventer, à développer. En créant Zines Of The Zone, l’idée était d’avoir une sorte de territoire mouvant, entre le squat et le centre d’art, permettant une diffusion accessible, gratuite, dans une forme plutôt libre et punk. Tout comme les groupes de musique, nous faisons des tournées ; en gros on essaie d’avoir une vie de rockers alors qu’on est juste des bibliothécaires approximatifs !

    Comme les labels indépendants, la culture du fanzine échappe à sa façon au référencement. Pas de Sacem, pas d’ISBN. Je suis assez attachée aux choses qui esquivent le catalogage et continuent d’exister et de circuler clandestinement ou discrètement, ce qui est paradoxal parce que j’ai aussi une fâcheuse tendance à faire des listes et des inventaires, ahah. Bon, mais tout de même. Il faut des réseaux souterrains, vaille que vaille !

    Portrait de Benjamin Dierstein par Ambre Ménard, ©2026.
    Portrait de Julie Hascoët par Ambre Ménard, ©2025.

  • Listomania 1 (novembre 2025)

    Chaque mois, Peritell invite une personnalité locale à composer et partager une playlist réalisée pour l’occasion. Pour cette première nous convions Pernette Houdayer, organisatrice de concerts, musicienne sous le nom de Pâte à sel, photographe de scène et de presse, sculptrice et illustratrice.

    Chaque Listomania est proposée sur peritell.net ainsi que par le biais de cartes diffusées dans les différents lieux culturels rennais.

    Cette playlist est accompagnée par un entretien réalisé par l’illustratrice Ambre Ménard, ainsi que d’un dessin illustrant cette Listomania 1 (ci-dessus) et d’un portrait de Pernette Houdayer (en fin d’article).

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    Listomania 1 (novembre 2025)

    Au milieu des ruines en feu par Pernette Houdayer

    Accès direct à la playlist sur YouTube (morceaux non mixés) et sur SoundClound (morceaux mixés).

    Tracklist YouTube (cliquer pour dérouler)

    1/ LOTO RETINA – Aroy

    2/ JARDINO – La Pastorella

    3/ PIERNA TALU – La Mer est loin

    4/ NONNA RINA – Un volcan pour deux

    5/ ACTE BONTÉ – Carlotta au-delà

    6/ ENREGISTRER LE FICHIER – Musique.mp3

    7/ ATTENTION LE TAPIS PREND FEU – Friendzone

    8/ ANNE LAPLANTINE – Fa

    9/ REYMOUR – La Scène

    10/ BIP 3 – Errol

    11/ NAOMIE KLAUS – Poison candy

    12/ BRIGITTE NRV – Chanson française (Bandcamp)

    13/ EYE – Sabine

    14/ CLARA LE MEUR – Le Soleil chante à l’horizon

    15/ SARAH MAÏ – Vu d’ici

    16/ COOLSHNOCK – Sexy

    17/ ORQUE – Intérieur

    « Dans ma playlist Au milieu des ruines en feu, j’ai voulu offrir aux auditeur.ice.s un moment de douceur, un voyage émotionnel qui évoque peut-être la lente tristesse qui nous traverse tous.te.s parfois, mais surtout tout le réconfort que peuvent apporter quelques mots, des notes bien choisies sur un synthé ou encore de lentes mélodies qui se répètent et qui nous transportent jusqu’au lâcher prise. J’ai souhaité partager cette sensation que je ressens dans chacun des morceaux – choisis avec grande attention –, cette sensation d’authenticité et la sensibilité particulière à rester soi-même de la part des artistes musicien.ne.s. J’espère que les personnes qui écouteront s’identifieront d’une manière ou d’une autre à ces sentiments traduits en musique et demeurant intacts, à travers la sobriété des voix ou l’ivresse des mélodies. 

    « J’ai saisi l’opportunité de réaliser une playlist pour Peritell avec une immense joie à l’idée de donner un petit peu de visibilité à des morceaux, chansons et artistes qui me touchent particulièrement. Certain.e.s artistes sont des ami.e.s ou des connaissances, et je crois que c’est une manière de leur dire merci pour embellir mon quotidien, à travers ce qu’iels font et grâce à qui iels sont. Et j’espère que les auditeur.ice.s trouveront cette playlist comme familière : conviviale, mais surtout agréable. »

    _________________________

    ENTRETIEN

    Ambre Ménard et Pernette Houdayer (vendredi 17/10/2025)

    Le nom Pâte à sel que tu emploies pour ta musique, c’est uniquement par clin d’œil à tes sculptures ?

    J’aimais bien l’aspect un peu rigolo, ça va bien avec ma musique, et c’est accessible d’autant que tout le monde en a déjà fait… En fait, je faisais de la pâte à sel, je cherchais un nom et je me suis dit concrètement, pourquoi chercher plus loin un nom de scène ? C’est rigolo, ça sonne bien, ça se retient facilement ! Lorsque je me produis, un des derniers morceaux que je joue consiste à donner la recette de la pâte à sel tout en jouant du synthé. C’est mon seul morceau plus ou moins improvisé, tous les autres sont écrits.

    Vu de l’extérieur, les dessins que tu produits pour les affiches de concerts ont justement l’air spontanés voire presque naïfs.

    Cette naïveté est justement réfléchie ; lorsqu’il s’agit d’affiches il faut bien entendu que ce soit explicite, que les informations soient claires… c’est du graphisme. Je ne me revendique pas du tout graphiste mais il faut quand même que l’on sache de quoi il s’agit tout en restant joli ou en tout cas à ma sauce.

    Voulais-tu donner un thème, une orientation à cette playlist ?

    Au départ, je voulais exploiter le thème de l’amitié, puis je me suis dit que ça n’allait être que des artistes féminines – ce qui a changé la ligne directrice. Leur donner de la visibilité est hyper important même si en soit il ne me semble pas que ça en fasse un thème de playlist. Il s’agit de morceaux DIY de la scène indé ; il n’y a pas beaucoup de stars dans ma playlist. Est-ce que ça en fait un sujet ? Je ne sais pas par contre c’est une ligne directrice, afin de donner de la visibilité, de faire quelque chose de cohérent – et uniquement avec des morceaux que j’adore et que j’écoute régulièrement. Il y a également une cohérence musicale portée par les voix, les paroles, les boucles, les synthés, et qui dans leur continuité fonctionnent bien ensembles. Ils ne comportent pas beaucoup de paroles alors qu’habituellement j’accorde beaucoup d’importance aux textes.

    La commande était de produire une playlist calme, ce n’était pas trop dur ?

    En fait, c’est ce que j’écoute tout le temps ! Le plus dur était de trouver des morceaux présents sur YouTube. Les artistes que je suis sont sur Soundcloud et Bandcamp et ils ne diffusent pas forcément leur musique sur les plus grosses plateformes, par manque de temps et parce qu’ils n’ont pas de label pour le faire. Ce n’était donc pas une contrainte facile à résoudre, et j’ai dû contacter quelques artistes afin qu’ils puissent changer un paramètre permettant d’ajouter leur morceau à une playlist. Ça a par exemple été le cas de Nonna Rina, une artiste que j’aimerais inviter par le biais de Youpi Concerts. Cela a également été le cas avec Marie-Laure, qui fait de la musique sous le nom de Bip 3. Elle organise d’ailleurs des concerts avec l’artiste Estelle Chaigne pour leur association Epistolar, elles m’ont invité à jouer en octobre.

    Peux-tu parler de certains morceaux ? Par exemple, j’ai été touchée par le deuxième morceau, La Pastorella de Jardino ; je ne m’attendais pas à rencontrer ce titre dans une playlist.

    Jardino est un trio féminin chantant a capella ou parfois avec peu d’instruments. C’est sorti sur le label Musi Musique de Clara Le Meur – qui fait également partie de Jardino –, et dont j’ai également mis un morceau d’elle en solo : Le Soleil chante à l’horizon. Je le trouve très beau… et effectivement, il donne une vision de la musique moins « moderne » alors que ça sonne hyper frais ! Je trouve intéressant de montrer que l’on peut faire de la musique seulement avec des voix, là en l’occurrence c’est trois personnes, mais une seule personne peut boucler sa voix et faire plein de choses avec. Je trouve que les cordes vocales sont le meilleur instrument qui existe.

    Le sixième morceau est d’Enregistrer le fichier, une très bonne amie avec laquelle je peux aussi faire de la musique parfois. C’était important pour moi de mettre en valeur mes amis dont Enregistrer le fichier, Attention le tapis prend feu , Bip 3 qui m’a récemment invitée à jouer… Il y a également la Rennaise Brigitte NRV. Coolschnock est une très bonne amie d’Attention le tapis prend feu et j’ai pu découvrir Orque en stories d’amis. En fait, j’avais envie de sélectionner mes petites pépites, des gens trouvés au compte-goutte et qui sont souvent proches de moi ou de mes ami.e.s.

    Il y a également des « gros noms », des meufs un peu plus connues comme Naomie Klaus, lesquelles sont ancrées dans le terrain.

    La plupart des morceaux sont assez récents et les artistes sélectionnées changent fréquemment d’esthétique musicale ; si j’avais fait une playlist avec les mêmes il y a cinq ans, les morceaux auraient été très différents.

    Comment t’y prends-tu pour chercher et découvrir de nouveaux artistes, de nouveaux morceaux ?

    Je fais confiance aux labels que je suis ! J’écoute également des émissions de radios en ligne (je pense à NTS, Ola Radio, Radio Sofa, LYL Radio, Mutant radio, etc.), et comme j’ai beaucoup de copains dans le monde de la musique je découvre régulièrement de nouvelles choses. L’algorithme de Soundcloud est hyper bien fait : avec juste trois morceaux écoutés d’affilée, il va te constituer une playlist avec que des trucs que t’aimeras ! J’aimerais bien avoir plus le temps de digguer.

    Je vais souvent en concert, même lorsqu’il s’agit d’artistes que je ne connais pas. Je fais confiance aux organisateur.ice.s, notamment Mourir Bête, où je me dis « on va voir ce qu’ils ont à nous proposer ». Et je suis très rarement déçue !

    D’un point de vue musical, les compositions sont assez minimalistes et semblent surtout faites avec un ordinateur et un micro…

    En fait c’était ça mon autre ligne conductrice : des artistes, comme moi, dans le DIY ! Je ne l’avais pas encore intellectualisé comme tel.

    Parmi les artistes retenues, certain.e.s n’ont pas de formation de musicien.ne.s et ont commencé en bidouillant. Les artistes enregistrent effectivement pour la plupart chez elleux, dans des conditions minimalistes, des studios homemade, parfois même dans leur chambre. Enregistrer le Fichier composait principalement ses morceaux avec le logiciel Garage Band avant d’avoir d’autres manières de fabriquer de la musique : instruments, loopers, pédales diverses. J’aimerais dire aux gens que tout le monde peut faire de la musique, même sans maîtriser un instrument particulièrement, on peut même faire de la musique avec un bout de bois et un caillou.

    Comment t’es-tu retrouvée à organiser des concerts ?

    Ça s’est passé à l’envers ! En fait c’est Thibault des projets TG Gondard, Colombey, Pizza Noïse Mafia, Bueno White qui cherchait une date à Rennes sur sa tournée en compagnie de Lola qui a un projet musical qui s’appelle Doresale. Je tente de mobiliser mon réseau afin qu’ils puissent se produire mais je ne réussis pas à les booker sur Rennes. Comme j’ai très envie de voir ces concerts, je leur ai répondu « Bon alors, puisque personne ne peut je m’en occupe ! » – et c’est comme ça qu’a commencé Youpi Concerts !

    Je n’avais jamais fait ça de ma vie, je m’y prends au départ toute seule mais heureusement que j’étais entourée d’amis qui sont de supers bénévoles : cette première date au Ty Anna, le 16 janvier 2025, s’est super bien passée.

    J’avais pour avantage d’avoir déjà une programmation pour cette première et sans avoir à défrayer les artistes, juste à les payer au chapeau afin de financer leur tournée – ce qui est un très gros avantage lorsque l’on organise. Il faut au préalable trouver le lieu puis réaliser une affiche, trouver les personnes gérant le son, les hébergements et le catering, prévoir le nombre de bénévoles à l’entrée, calculer l’argent à encaisser afin de rentrer dans mes frais… C’est plein de boulots mis bout à bout ! Pour cette première j’avais surtout – avec leur accord – le rôle d’une cheffe d’orchestre.

    Et tu aimes bien faire tout cela ?

    J’adore ! Sur le moment c’est terrifiant d’avoir la sensation d’être cheffe d’entreprise – ce que je n’aime pas du tout –, par contre la satisfaction juste après des artistes et d’un public comblé fait que tu es trop contente à la fin.

    Cela a été différent pour la deuxième soirée ?

    J’ai établi une liste de personnes qui n’ont jamais jouées à Rennes et que j’aimerais voir, ça commence par là : « qui ai-je envie d’inviter ? J’ai envie de voir tel groupe, tel autre et tel autre. Ça va bien ensemble et on peut en faire une programmation ! » Une fois les artistes contactés, il faut à nouveau trouver le lieu… et ainsi de suite. La soirée à la Ferme de Quincé n’a pas trop marché à cause du mauvais temps ; cela fait partie du jeu. Les prochaines dates auront lieu en 2026.

    Es-tu attentive à la scénographie ?

    J’adore ça ! Celle des concerts que j’organise évolue petit à petit, faute de place, mais j’ai des idées pour la faire évoluer. J’adore observer celles des concerts et des soirées auxquelles j’assiste – même si elles ne sont pas faites pour un artiste précis –; l’idée est que les gens se sentent bien, moi la première.

    Lorsque tu écoutes ou joues de la musique, des images te viennent-elles rapidement en tête ?

    Il n’y a pas vraiment d’images, d’autant que je préfère réfléchir aux paroles, aux émotions que cela me procure, ainsi que la raison pour laquelle cela me touche autant. Par contre, il m’arrive très souvent de cliquer sur un album parce que j’adore le visuel ! Parfois je suis déçue et parfois j’en suis très contente.

    Je regarde presque uniquement les clips de mes amis. Je suis très éloignée du cinéma et du clip : c’est une culture que je n’ai malheureusement pas. Peut-être que ça viendra plus tard.

    Quelles différences fais-tu entre programmer des groupes en live et sélectionner des morceaux pour une playlist ?

    Il y a des choses que j’écoute en live que je n’écouterai pas en version studio. Il me semble qu’en concert tu es obligée d’écouter de la musique d’autant que tu la vois en train d’être fabriquée, alors que lorsque tu écoutes une playlist tu as juste un rendu final… et souvent ça t’accompagne plus que tu ne l’écoutes en réalité. 

    Lorsque je fais une playlist, je me demande si c’est pour proposer une musique de fond ou pour écouter de la musique ; lorsque l’on en fait une ça dépend pour qui et pour quoi. La mixtape faite pour Motherlode, c’était pour donner de la visibilité à des artistes car cela sortait sur un label. La mixtape destinée originellement à mon beau-frère était sentimentale, émotionnelle, peut-être moins cohérente parfois mais donc adressée au départ à une seule personne… avant que je ne la rende publique en partageant le mix sur mon soundcloud, avec son accord.

    Pour Listomania, il m’a été demandé de faire une sélection pour les moments calmes, pour la sieste et j’ai suivi cette directive. J’ai pensé cette playlist de manière fluide, comme un texte avec une introduction (instrumentale), un développement et une conclusion (dans lequel Orque parle d’extérieur et de fin). Après, est-ce que cela raconte une histoire ? Non, je ne pense pas.

    Lors d’une soirée concert, ce n’est pas grave si les trois lives programmés ne vont pas ensemble, et cela donne au contraire des rebondissements à la soirée.

    Est-ce important pour toi de faire partie d’un écosystème et d’écouter cela au quotidien ?

    Ce n’est pas tant que d’être dans un écosystème proche que le fait que leur musique me touche ; c’est beaucoup plus aimable lorsque c’est fait par des gens que t’aimes. Quasiment tous les morceaux de cette playlist sont en français ou en tout cas dans la langue maternelle de la personne qui les a écrites. J’ai l’impression que les gens y mettent davantage du leur – ou en tout cas c’est forcément plus touchant si c’est fait intimement, dans la sincérité et la spontanéité.

    Les morceaux de cette playlist sont des chansons auxquelles je pense souvent, qui sont très évocatrices, très accessibles. Pas intello si je puis dire. Le Soleil chante à l’horizon de Clara Le Meur est une chanson que j’ai tout le temps en tête. D’ailleurs, les chansons de cette playlist sont très accessibles de par ce qu’elles évoquent je trouve, du coup ça se chante facilement.

    As-tu l’impression de faire partie d’un milieu indé, ou bien côtoies-tu suffisamment de personnes dans cette même niche pour avoir l’impression  du contraire ?

    J’ai l’impression que je n’écoute que des morceaux et des artistes très connus à mon échelle… mais c’est parce que mes proches écoutent des choses similaires. Je ne suis pas unique dans cet univers mais effectivement ça reste assez niche.

    Quel est ton rapport à la danse ?

    En concert j’écoute d’abord… et si ça me plait, si ça m’emporte, je danse ! Des fois je ne sors que pour danser et je fais confiance au DJ pour m’emporter. Mais lorsque je vais à un concert, j’y vais d’abord pour l’écoute : me faire danser n’est pas un impératif – parfois je peux adorer et néanmoins rester assise à écouter et admirer.

    J’achète des K7 aux concerts auxquels j’assiste lorsque c’est possible ;  je n’achète pas beaucoup au format numérique. Je le fais parfois sur Bandcamp mais c’est hyper rare. Je préfère que ce soit des supports physiques, d’autant que je connais plein de gens qui conçoivent bien leur objet.

    Outre l’organisation de concerts, serais-tu intéressée pour faire découvrir davantage d’artistes en créant un label ?

    J’ai pensé monter un label pas mal de fois mais je me demande toujours quelle pierre je pourrais apporter à l’édifice aujourd’hui. Il y a tant de structures qui me correspondent parfaitement en tant qu’auditrice, je n’ai pas envie de proposer quelque chose qui brasse le même monde et de faire moins bien… mais j’y pense régulièrement depuis trois ans. Par contre, je veux continuer à proposer des concerts !