Listomania 3 (janvier 2026)

Chaque mois, Peritell invite une personnalité locale à composer et partager une playlist réalisée pour l’occasion. Pour cette troisième sélection nous convions Benjamin Dierstein, directeur du label Tripalium Corp, auteur de polar et scénariste. Il vient de publier 14 juillet (Flammarion, 2026, 880 pages).

Chaque Listomania est proposée sur peritell.net ainsi que par le biais de cartes diffusées dans les différents lieux culturels rennais.

Cette playlist est accompagnée par un entretien réalisé par l’illustratrice Ambre Ménard, ainsi que d’un dessin illustrant cette Listomania 3 (ci-dessus) et d’un portrait de Benjamin Dierstein (en fin d’article).

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Listomania 3 (janvier 2026)

Fulgurances mélancoliques par Benjamin Dierstein

Accès direct à la playlist sur YouTube (morceaux non mixés).

Tracklist YouTube (cliquer pour dérouler)

1/ YOUNG HUNTING – A List Of Indignities

2/ DANIEL THORNE – From Inside Looking Out

3/ TSVI feat MIRAGAL – Safi

4/ VERTICAL67 – A Beginning Without An End

5/ GANJU – V A C U U M

6/ ONEOHTRIX POINT NEVER – Boring Angel

7/ LEMON SCHADEN – La Vie Est Un After Paisible

8/ HEXE CULTO – Atto

9/ REYMOUJAUZAS THE SHINING – The Discovery of the Senses

10/ SPECIAL REQUEST – Shepperton Moon Landing

11/ PAVANE & BJÖRN – Suprastellar

12/ BRUIT FANTÔME – The Lovecats

13/ SUNAREHT & LE DOM – Promises

Benjamin nous propose « treize titres entre electronica, ambient et IDM, qui convoquent le passé avec un sens aigu de la modernité. Nappes distordues, synthés torturés, rythmiques sauvages, papillons noirs : c’est un bal de nuit désenchanté, qui tire sa lumière des abysses magiques de la mélancolie. »

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ENTRETIEN

Ambre Ménard et Benjamin Dierstein mercredi (17/12/2025)

Fais-tu souvent des playlists ?

J’ai toujours eu l’habitude de digger et de composer des playlists comprenant des centaines de morceaux, que ce soit durant ma brève activité de DJ mais aussi en tant que label manager. Je cherche en permanence des nouveaux sons, j’écoute ce qui sort chez les labels, les médias et les chaînes que j’apprécie… et parfois j’en profite pour dégoter des artistes auxquels je propose ensuite de sortir un disque sur mon label Tripalium Corp. Avant j’allais découvrir la musique dans des boutiques, puis sur MySpace, maintenant c’est avec Bandcamp et les chaînes Soundcloud que j’apprécie. Comme beaucoup de gens, je pense, j’ai perdu l’habitude d’écouter des albums.

Je dois reconnaître que je n’ai pas l’habitude de sélectionner des morceaux downtempo, mais j’ai pas eu besoin de me creuser la tête très longtemps quand on m’a invité à participer à ce projet. Bien que je vienne d’une culture électronique qui a l’habitude de taper un peu plus, il y a des tas de morceaux ambient et IDM que j’adore. La playlist doit faire entre 50 et 60 minutes, ma première version faisait le double ! Au final, c’est un mélange de morceaux que j’aime en tant que simple mélomane, dont certains sont sortis sur Tripalium Corp.

Logo Tripalium Corp.

As-tu essayé de raconter une histoire sur l’ensemble de cette playlist ?

Il y a une progression : ça commence par les morceaux les plus doux et ça finit par les morceaux les plus rythmés. J’ai essayé de disséminer sur l’ensemble des titres puissants, qui prennent aux tripes, afin de susciter des pics d’émotions à différents moments.

Le label propose régulièrement des artistes locaux ?

Oui mais ça a mis du temps, car Tripalium Corp a été fondé au départ à Paris, où j’ai vécu pendant sept ans après mes études à Rennes. Là-bas je faisais partie du collectif La Mangouste qui organisait des soirées ; il en a découlé Tripalium Corp en 2014, une structure proposant au départ des événements et qui est ensuite devenue un label centré sur la scène française et principalement parisienne – proposant de la techno expérimentale et de la techno industrielle. Le label a grossi au point de proposer de plus en plus d’artistes internationaux (des Anglais, des Allemands, des Ukrainiens, des Russes…), les pays de l’Est représentent d’ailleurs notre principal marché d’écoute devant la France.

Depuis trois ou quatre ans le label propose de nouveau davantage de Français… et de Bretons car il y a une nouvelle scène locale correspondant au cœur esthétique de Tripalium Corp, avec des sons breakés, et la scène bretonne est très active dans ce domaine avec Les Chiennes de l’Hexagone, Purple ou Dans La Zone par exemple : de jeunes artistes qui représentent la relève et avec lesquels je ressens une affinité esthétique. On a aussi beaucoup d’artistes non-occidentaux, par exemple notre prochaine sortie est un EP de TMPST, un artiste pakistanais vivant à Karachi ; d’autres signatures viennent du Maghreb, d’Amérique latine…

Visuel pour la soirée <em>Acid Avengers</em> du 27/11/2015 à la Java (Paris), artwork © Prozeet.
Visuel pour la soirée Acid Avengers du 27/11/2015 à la Java (Paris), artwork © Prozeet.

Visuel pour la soirée <em>Acid Avengers</em> du 30/11/2018 au 1988 Live Club (Rennes), artwork © Prozeet.
Visuel pour la soirée Acid Avengers du 30/11/2018 au 1988 Live Club (Rennes), artwork © Prozeet.

Comment travailles-tu avec les artistes pour la constitution des disques ?

Ça dépend. Par exemple, pour une sortie qui arrive début mars, l’artiste parisien Soul Edifice (qui travaille avec nous depuis le début du label) a directement proposé un concept album, intime, parfait de bout en bout durant ses treize pistes… et je l’ai accepté tel quel, on a juste un peu remodelé le track order. Ce genre de long format est assez rare, généralement je reçois quatre ou cinq titres afin de constituer un simple EP, et il y a alors deux cas de figures : soit l’EP est prêt à sortir, clé en main, soit il a besoin d’être retravaillé, auquel cas j’accompagne l’artiste dans l’évolution des titres qu’il a composés. Dans le dernier cas de figure, un artiste peut envoyer une playlist demo qui peut aller jusqu’à une trentaine de titres, et je l’aide à faire le tri et améliorer certains morceaux. Je préfère les morceaux qui ont une touche mélodique, ceux qui me racontent une histoire, qui ne sont pas trop redondants. Quand je fais retravailler les morceaux, je peux difficilement demander d’ajouter une mélodie ou de bosser sur les harmoniques, mais ça m’arrive souvent de dire « ça file trop droit pour moi, tu ne voudrais pas ajouter un break ou créer un pont afin qu’il y ait une respiration ? ».

Tu es également auteur, avec un rythme assez franc, assez rapide ; fais-tu un parallèle entre tes goûts musicaux et ta façon d’écrire ? Et écoutes-tu de la musique en écrivant ?

Je n’écoute pas du tout de musique en écrivant : ça m’empêcherait d’avoir cette écriture rythmée – j’ai besoin d’être dans le silence total afin d’avoir mon rythme propre. Une fois le premier jet produit, quand je réécris, je déplace les points et les virgules, et je change le nombre de mots entre deux points pour avoir le bon nombre de syllabes. Ça me permet de créer une cadence particulière, une pulsation propre au texte. 

Je m’inspire beaucoup de la musique pour écrire. Je m’intéresse bien plus au choix de la ponctuation, au placement des points, des virgules et des retours à la ligne, qu’au choix des mots. J’ai tendance à utiliser un vocabulaire assez simple afin que la lecture soit fluide, que l’on ne butte pas sur des mots compliqués. Plus les mots sont simples et courts, plus la rythmique l’emportera sur le reste.

Y’a t’il des liens entre ton écriture et la musique que tu aimes ?

Dans les deux cas, la cadence est très marquée. Mes morceaux préférés sont assez différents de ceux proposés dans la playlist puisque les rythmes y sont plus marqués et plus élevés, que ce soit des morceaux breakés ou davantage techno. J’adore les vieux trucs de variétés des années 80, la Disco, la New Wave avec cette pulsation en continu ; ça me parle énormément lorsqu’il y a une rythmique très prenante avec des mélodies en mode mineur, tristes et nostalgiques.

Tu as décrit des scènes musicales dans ton dernier livre…

La trilogie Bleus, Blancs, Rouges se passe de la fin des années 70 au début des années 1980, avec beaucoup de scène se déroulant dans un club que j’ai inventé de toutes pièces, un espèce de concurrent du Palace et des Bains douches où on voit apparaître l’arrivée de la Disco, de la New Wave, du Punk, du Hip-Hop ; ce n’est pas le sujet principal mais ça se déroule en toile de fond. Mon prochain roman, par contre, fera de la musique son sujet principal puisqu’il racontera l’arrivée de la techno en France, les premières raves, la fin de celles-ci avec les premières Lois Pasqua, la scission entre les scènes club et free party, l’arrivée de la French Touch et de l’Electroclash… le tout entre 1992 et 2001. Les personnages évolueront au sein de cette scène et croiseront plein de personnages réels comme Laurent Garnier, Manu le Malin, les Daft… Il y aura beaucoup de scènes où les personnages seront en rave, en free party ou en club. J’adore les scènes où les personnages dansent, vibrent, ressentent, tombent amoureux, ça permet de retranscrire des émotions, et pour ça, utiliser une écriture qui joue sur la rythmique est hyper efficace.

Bleus, Blancs, Rouges de Benjamin Dierstein, Folio Policier, 960 pages.

Tu as fait des études de cinéma : qu’est-ce que cela t’a apporté ?

Depuis le début on parle de musique et de littérature mais ma grande passion c’est le cinéma ! Ma manière de raconter des histoires est influencée par la musique, mais surtout par le cinéma. Je suis capable d’écrire une scène entière rien qu’avec des dialogues, comme dans un scénario. J’ai d’ailleurs commencé par écrire des scénarios quand j’étais gamin, et j’y suis revenu depuis deux ans : en ce moment, je travaille sur plusieurs scénarios. Ma vision du cinéma est très musicale, mais j’aime aussi le cinéma qui s’en détache ; j’ai beaucoup de respect pour les réalisateurs qui n’utilisent pas de musique extra-diégétique pour souligner les émotions, et qui n’en proposent qu’au sein de la scène lorsqu’elle y est effectivement présente. Parmi mes scènes préférées, il y en a énormément où la musique joue le premier rôle. Chez Scorses ou chez Cimino par exemple. La Porte du Paradis est l’un de mes films préférés, j’adore la scène du bal en patins à roulettes comme la scène de mariage dans Voyage au bout de l’Enfer… Cimino est très fort pour ça !

Écrits-tu différemment pour un livre ou pour un scénario ? 

Lorsque tu écris un scénario, tu pars tout le temps de ta structure, et il faut suivre un certain formatage, notamment lorsqu’il s’agit d’une série, en plaçant un cliffhanger à la fin de chaque épisode, une ouverture, un rythme précis de montage parallèle entre les différents personnages… et ça s’écrit dix fois plus vite : tu te poses moins de questions pour choisir tes mots.

Y prends-tu autant de plaisir ?

La relation à l’objet fini est moins intense, puisque le scénario n’est pas un objet fini mais une étape, un format intermédiaire. Lorsque tu finis un chapitre ou un roman, tu es content de toi : j’ai tendance à écrire des livres assez épais, parfois ça me lasse et je peux en avoir marre, mais à la fin je suis content du livre. Lorsque tu finis le scénario d’un film ou d’un épisode, le plaisir est moins intense. A contrario, l’exercice est plus aisé, même si le travail d’équipe peut user et que les étapes de relecture peuvent chambouler l’histoire et sa structure, ce qui n’arrive pas avec un roman.

Pour revenir à la musique, comment se déterminent l’identité visuelle des disques Acid Avengers ?

Je voulais des artworks forts pour le label, avec cette idée de détourner des images iconiques en mode smiley. Pour la première sortie, j’avais proposé à Prozeet, notre illustrateur historique, de reprendre la Cène, ce qui avait vraiment bien marché. Prozeet a fait tous nos premier visuels, mais a arrêté afin de poursuivre sa carrière dans la BD sur Nantes. Maintenant on travaille régulièrement avec l’artiste rennais Bunk, membre du collectif La Vilaine, ainsi qu’avec Lucie Ménétrier, rennaise également, et avec Mat Malinard.

AAR030 - Posthuman / Queer on Acid & Hard Ton - Acid Avengers 030, artwork © Mat Malinard.
AAR030 – Posthuman / Queer on Acid & Hard Ton – Acid Avengers 030, artwork © Mat Malinard.

AAR032 - Kragg / RTR - Acid Avengers 032, artwork © Lucie Ménétrier.
AAR032 – Kragg / RTR – Acid Avengers 032, artwork © Lucie Ménétrier.

AAR034 - Bloody Mary & Human Rebellion x HR101 - Acid Avengers 034, artwork © Bunk.
AAR034 – Bloody Mary & Human Rebellion x HR101 – Acid Avengers 034, artwork © Bunk.

Portrait de Benjamin Dierstein par Ambre Ménard, ©2026.
Portrait de Benjamin Dierstein par Ambre Ménard, ©2026.