
Chaque mois, Peritell invite une personnalité locale à composer et partager une playlist réalisée pour l’occasion. Pour cette seconde carte nous convions Julie Hascoët, photographe et « couteau-suisse » au sein de la scène Do-it-Yourself.
Chaque Listomania est proposée sur peritell.net ainsi que par le biais de cartes diffusées dans les différents lieux culturels rennais.
Cette playlist est accompagnée par un entretien réalisé par l’illustratrice Ambre Ménard, ainsi que d’un dessin illustrant cette Listomania 2 (ci-dessus) et d’un portrait de Julie Hascoët (en fin d’article).
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Listomania 2 (décembre 2025)
La désolation du paysage par Julie Hascoët
Tracklist YouTube (cliquer pour dérouler)
1/ RAIME – The Dimming of Road and Rights (Blackest Ever Black)
2/ CRAVE – Pressure (PIT)
3/ MUQATA’A – Istihdar مُقاطَعة– إستحضار (Souk Records)
4/ SHABJDEED & AL NATHER FEAT. DAKN – Tab Hal شبجديدوالناظرمعداكن – طبهل(BLTNM)
5/ MODERN COLLAPSE – KomKomKom (Paradoxe Club)
6/ ELAYN – Drbkh (Manjam Records)
7/ JULMUD – Falnukmel جُلْمود– فلنكمل (Bilna’es)
8/ POPERTtELLI – Antipop (Lost Dogs Entertainment)
9/ SHXCXCHCXSH – SsSsSsSsSsSsSs (Avian)
10/ PAN SONIC – Toisaalta (Mute)
11/ HARAAM – Migration to the North (Yerevan Tapes)
12/ MUSLIMGAUZE – Girl of the Sahara (Staalplaat)
13/ ISMAEL – الجبهة | اسماعيل (Ma3azef)
14/ RIVIÈRE DE CORPS – Mon Trou (Grande Rousse disques & Vague à l’âme)
15/ TZII – الحياة جميلة (Fougère musique)
Julie a construit cette playlist en cherchant à traduire un sentiment de trouble quant à la période actuelle. Dans un répertoire large, entre noise, hip-hop et post-club, avec une forte composante orientale, cette séquence d’une heure évoque à la fois le développement technologique et la militarisation du monde, la montée des obscurantismes, ou encore les biais de représentation qui opposent « tradition » et « modernité ».
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ENTRETIEN
Ambre Ménard et Julie Hascoët mercredi 03/12/2025
Pourquoi ce titre « La désolation du paysage » ?
J’ai construit cette playlist avec une trame bruitiste, industrielle, qui cherche à traduire un sentiment d’anxiété face à la montée des obscurantismes, religieux et politiques, avec des textures sonores et des glitches qui évoquent un contexte de déploiement technologique et de militarisation, et donc par extension, le pouvoir de nuisance du capitalisme sur la vie humaine. Le premier morceau de la playlist, qui est un morceau de Raime, s’intitule : « The dimming of roads and rights ». Quel inépuisable désespoir, tout de même. Et puis, comme un rappel de la beauté au milieu du chaos, il y a la mélodie, des airs parfois joués avec des instruments traditionnels, parfois repris sur des synthétiseurs, puis distordus ou rompus par des interventions électroniques, du break, des feedbacks. Ce qu’on aurait tendance à considérer comme relevant de la « tradition » et de la « modernité », juxtaposés, qui permet de s’interroger sur le sens ou la véracité de ces représentations, leurs enjeux et leurs écueils.
Comment as-tu constitué cette sélection musicale ?
Globalement, ça me tenait à cœur de convoquer des gens venant du Do-It-Yourself ou de scènes peu visibles. Bon, ça n’est certes pas le cas de Muslimgauze ou Pan Sonic mais c’était aussi important pour moi de faire un clin d’œil à mes références de jeunesse. Au quotidien, j’écoute beaucoup de musiques indépendantes, auto-produites, diffusées sur K7, souvent disponibles sur Bandcamp ou Soundcloud. D’ailleurs j’y pense mais votre contrainte de s’appuyer sur Youtube pour composer cette playlist m’a valu quelques pirouettes car parfois les artistes ou morceaux auxquels je pensais ne s’y trouvaient pas. À mon sens, c’est très bien d’être dans un angle mort. Il y a autour de moi beaucoup de personnes qui produisent des K7 ou dirigent des labels indépendants ; par ailleurs ces questions relatives au DIY et à l’auto-organisation se reflètent dans mes activités et ma démarche, en général. Toutes ces questions de logistique m’intéressent : pourquoi et comment on fait des choses, avec peu de moyens, collectivement, en inventant nos propres outils et canaux de diffusion.
L’ambiance de la playlist s’est aussi construite sur des images mentales et des sensations que je voulais traduire, et c’est dans ce sens que j’ai orienté ma sélection. Au-delà de la contrainte « Youtube », il y avait aussi et surtout celle de fournir une playlist « downtempo » et force est de constater que j’écoute rarement des choses « downtempo » ! J’ai réalisé que j’aimais particulièrement des choses rapides, agressives. Mais comme je viens de cette scène noise, harsh, IDM, ambient, j’ai pris la tangente en proposant quelque chose qui serait lourd et lent, parfois sans tempo, du bruit blanc ou du signal, et puis bon, parfois ça s’emballe un peu, tout de même, avec des tracks qui s’inscrivent dans la veine « deconstructed club » que j’aime aussi beaucoup.
As-tu une certaine proximité avec la musique orientale ?
Ça fait partie des choses que j’écoute, mais je n’ai pas de prétention et pas non plus de légitimité vis-à-vis de ça. J’écoute beaucoup de choses. Je fais régulièrement de belles découvertes sur NTS notamment avec le podcast Nile to Bank qui met à l’honneur des artistes qui viennent du Moyen Orient, plutôt dans des sonorités drill, expé, parfois même gabber ; c’est une émission proposée par Nihal, une DJ originaire du Caire qui vit à Londres. C’est hyper bien, je le recommande vraiment. D’ailleurs je vais répondre à la question avec des artistes qui viennent du Moyen-Orient et que j’écoute en ce moment, parce que sinon j’imagine que la « musique orientale » c’est un sujet aussi vague que vaste, et si je jette un œil à ma discothèque on y trouve autant Selda Bağcan, de la musique klezmer ou des chants révolutionnaires d’Oman, donc bon !
En ce moment, vis-à-vis du massacre en cours sur les terres palestiniennes, ça m’importait de découvrir davantage d’artistes de là-bas, comme une manière d’entretenir un lien immatériel et sensible, inclure ça dans mon quotidien. Donc pour revenir à cette playlist, il y a par exemple Shabjdeed & Al Nather, que j’avais découverts via Nile to Bank et leurs morceaux ont tourné en boucle chez moi ces dernières années. Muqata’a, je l’avais découvert il y a presque dix ans maintenant, au moment où sa cassette était sortie chez Third Type Tapes, un très bon label. Je l’avais ensuite vu en live à Bagnolet en 2022, dans le cadre du festival Sonic Protest. C’est par hasard ensuite j’ai découvert que Muqata’a avait fait des prods pour Al Nather ! Il y a d’autres artistes, d’Égypte et de Palestine, comme Ismael ou Julmud, que j’ai découverts via le web-magazine Ma3azef, qui diffusait aussi des podcasts sur NTS.
Ensuite, il y aussi des musiciens français comme Poppertelli. Sa cassette Tourists Go Home! sortie chez Lost Dogs est composée à partir de sons enregistrés lors d’une traversée de l’Europe de l’Est. Ou encore Tzii dont le répertoire d’influences n’hésite pas à faire le grand écart entre la musique d’Anglais chéper comme Coil et des soundscapes d’inspiration orientale. Son album Sand Haert Rage a été réédité il y a quelques années chez Fougère musique, encore une cassette, c’est une pure merveille. Enfin, il y a le label Yerevan Tapes, sur lequel j’avais découvert Haraam et qui se situe aussi au carrefour du drone, de l’indus et de la musique tribale. Des cassettes, des cassettes, décidément !
En fait, j’écoute des choses d’un peu partout. Disons que ces mélanges de musiques trad-tribales et de musiques extrêmes et moins consensuelles comme le speedcore, la harsh noise, le glitch, le black metal, c’est des hybridations qui me plaisent beaucoup. J’aime particulièrement quand c’est rugueux et qu’il y a une bonne rythmique. Ou même juste quand c’est rugueux, en fait.
Voyages-tu beaucoup ?
Oui, en tout cas je vadrouille souvent, je ne tiens pas beaucoup en place.
J’ai la curiosité d’aller voir ailleurs, mais j’ai de rares occasions de partir loin.
Es-tu généralement sensible à la musique des lieux où tu te rends ?
Alors là c’est trop tentant, j’ai envie de te donner une réponse super cheap du genre « la musique est un voyage », ahahah… Où que je sois, la musique est la chose qui m’anime le plus. Parce que j’ai beau travailler dans les arts visuels, je crois que mon « milieu » à proprement parler, c’est celui de la musique. Je traîne beaucoup plus avec des musicien·ne·s, des passionné·e·s, des organisateur·ice·s de concerts, qu’avec des plasticien·ne·s ; je ne sais pas, c’est plutôt mon environnement de cœur, disons que c’est souvent la musique qui guide mes sociabilités. C’est aussi un véritable sujet d’intérêt et donc de conversation.
En tant que photographe plasticienne, tu as beaucoup travaillé sur le milieu de la fête. Le projet Murs de l’Atlantique documente les raves mais pas vraiment leur aspect festif…
De façon générale, je suis plus intéressée par les processus que par la représentation attendue, spectaculaire. Dans la fête, c’est l’organisation, les outils, le collectif, quelle logistique est mise en place, quelle dimension politique ça apporte, quelles structures et quelles formes ça génère. Ce n’est pas la fête en tant que telle mais plutôt tout ce qui mène vers elle, ou ce qui en émerge. Il y a donc, entre autres : des véhicules, la construction d’une façade de sound system, ou encore les moments creux, le ventre mou de la fête lorsque les gens sont fatigués et les corps se rapprochent. Il est possible de définir ces moments comme des à-côtés, mais pour moi cela fait partie du tout. Ça n’est pas tout à fait la partie « festive » de la fête, en effet.
As-tu commencé à représenter cela dans ton travail photographique en même temps que tu t’es mise à organiser des concerts ?
J’ai fait des études en arts puis en photographie jusqu’en 2012, et j’ai ensuite commencé ce travail, Murs de l’Atlantique. C’est également à ce moment là que j’ai co-fondé Zines Of The Zone, une archive itinérante de fanzines photo. C’est via ce projet que j’ai commencé l’organisation de concerts, car il était question de faire se croiser la matière imprimée à la matière sonore. En 2014, on a fait un tour d’Europe : une soixantaine de dates dans une vingtaine de pays. On a trimballé des potes musiciens avec nous sur quelques portions de route, qui jouaient lors de certaines de nos étapes. Quand ce n’était pas des potes qui faisaient du graffiti ! Disons que cette période 2013-2014-2015 c’était vraiment intense de vadrouille, d’expérimentations, de rencontres, et c’est plus ou moins au même moment que tout s’est entre-nourri !

Détail d’une exposition de Zines Of The Zone à l’Atelier01 de la Forge Moderne, Pau, juin 2025, © Julie Hascoët
Tu participes à la diffusion de plusieurs types de pratiques artistiques.
Oui, il y a la diffusion physique des objets papier, notamment en organisant des tournées avec l’archive et le collectif Zines Of The Zone, le fait de tenir occasionnellement une petite distro, de faire du zine, parfois aussi en organisant des ateliers autour de ça. Plus récemment, j’ai créé une petite maison d’édition : on verra ce que ça donnera !
La question de la diffusion est pour moi essentielle. Les gens qui pratiquent au sein de la scène DIY ont souvent envie de donner naissance à un objet mais ne pensent pas forcément à la vie de cet objet après sa création, la question de sa mise en circulation – qu’il s’agisse d’un fanzine ou d’une cassette. Il faut continuer de donner naissance à des bibliothèques, des labels, des maisons d’éditions, des distros. Toujours hors des sentiers battus.
La question de la diffusion live est un peu différente. Elle m’intéresse tout autant parce qu’il existe un réel écosystème de soutien au sein de la scène DIY, dans laquelle j’évolue depuis dix, quinze ans. Au-delà des labels et des organisations, il y a tout un ensemble de lieux qui s’avèrent précieux et qui permettent la diffusion d’une musique indépendante, l’expérience collective et des modes de sociabilités qui ne répondent pas seulement à des logiques de consommation. La Bretagne est un territoire qui regroupe beaucoup de collectifs actifs et où il est assez simple, du moins ça l’était il y a encore peu de temps, d’organiser une tournée avec six ou sept dates pour un groupe venant de l’autre bout de la France. Je dis ça, mais les choses évoluent vite avec la répression qui frappe toute initiative alternative de nos jours, dans les villes mais pas seulement. Et je ne parle même pas de l’ambiance répressive en free-party, qui est devenue aussi ahurissante que tragique.
Ces possibilités au sein de la scène musicale – avec des espaces créés hors de l’institution, fonctionnant sur l’entraide, une accessibilité par le prix libre, avec un public qui vient de manière curieuse et pouvant prendre part facilement à cette scène – n’existent pas franchement pour les arts visuels, en dehors de quelques artist-run-spaces, et c’est bien dommage. Des modèles sont à inventer, à développer. En créant Zines Of The Zone, l’idée était d’avoir une sorte de territoire mouvant, entre le squat et le centre d’art, permettant une diffusion accessible, gratuite, dans une forme plutôt libre et punk. Tout comme les groupes de musique, nous faisons des tournées ; en gros on essaie d’avoir une vie de rockers alors qu’on est juste des bibliothécaires approximatifs !
Comme les labels indépendants, la culture du fanzine échappe à sa façon au référencement. Pas de Sacem, pas d’ISBN. Je suis assez attachée aux choses qui esquivent le catalogage et continuent d’exister et de circuler clandestinement ou discrètement, ce qui est paradoxal parce que j’ai aussi une fâcheuse tendance à faire des listes et des inventaires, ahah. Bon, mais tout de même. Il faut des réseaux souterrains, vaille que vaille !
